Je comprends ce genre de discours. J’ai déjà dit un truc semblable en lien avec mon propre début d’allaitement qui n’a vraiment pas été facile, où papa lion, petit lionceau et moi avons fait preuve de beaucoup de persévérance et de détermination, où nous avons utilisé les ressources à notre portée (je remercie le ciel d’avoir mis sur ma route ma sage-femme) et pour lequel nous nous étions très bien préparés et qui était extrêmement important pour nous. Et je suis toujours en accord avec ce que j’ai dit, ça traduit très bien mon expérience à moi : «Quand on veut, on peut!»

Mais je crois que je ne le dirais plus jamais tout seul comme ça et surtout pas au sujet de l’allaitement en général.

Je considère qu’il y a des bémols à apporter parce que le succès ou non d’un allaitement relève de situations beaucoup plus complexes que la simple volonté. Si j’avais voulu être plus juste, j’aurais dit : «La volonté y était pour beaucoup dans mon expérience à moi.»

La volonté a une place très importante dans la grande majorité des histoires d’allaitement, oui, absolument, sans équivoque! Mais est-ce qu’on peut tout réduire à ça? À mon avis, non, certainement pas. Est-ce que ça nous enlève notre responsabilité face au succès de notre allaitement? Non, aucunement! Mais ça permet de mieux comprendre l’autre. Et donc de mieux pouvoir entrer en dialogue, l’aider, le soutenir. Ce qui ne veut pas dire pour autant qu’on doit donner dans le politically correct! Oh! Non! Je vous en prie! Mais il faut nuancer quand besoin il y a. Et je trouve que besoin il y a souvent en matière d’expérience humaine.

À part un manque de volonté, quels seraient des facteurs menant à l’échec d’un allaitement? Il pourrait y avoir la peur de l’échec, la pression de l’entourage, le manque de soutien, d’information, un manque de force physique et psychologique après un accouchement surmédicalisé, traumatisant et déshumanisant, une difficulté à se connecter à soi-même, à son univers émotionnel, à son instinct, une part d’égoïsme, peut-être ne pas vouloir donner à l’autre ce que l’on n’a pas soi-même connu, pour éviter de confronter le fait que notre mère ne nous a pas donné ce qui est optimal dans ce domaine, des mauvais conseils, un traitement brusque du personnel soignant, une mauvaise préparation et donc de la difficulté à utiliser les ressources, etc., etc., etc. Les raisons du non-allaitement en général sont infinies. Et il ne s’agit pas d’y voir des défaites, mais plutôt des explications. Et les nier n’aidera pas la cause de l’allaitement. Au contraire, il faut les reconnaître et tenter d’agir sur elles.
Et les diverses raisons présentes chez une même personne sont en interaction et s’inter-influencent. Ce qui donnent au final un portrait que l’on peut très mal réduire à un manque de volonté (même si le manque de volonté peut être partie prenante du phénomène évidement) sans faire un jugement négatif qui va à l’encontre de la complexité des affaires humaines.

Et cela ne change rien au fait qu’allaiter est la norme biologique, qu’il est nécessaire de défaire les mythes sur l’allaitement, que seulement de 1 à 5% des femmes ne peuvent physiologiquement pas allaiter et qu’il y a des risques et des méfaits à ne pas le faire. Et c’est bien pour ça qu’il faut continuer de militer, d’informer. Mais avant de balancer à une maman qu’elle aurait tout simplement dû faire preuve de plus de volonté ou qu’elle avait «juste» à continuer d’essayer ou à utiliser les ressources, bien il est bon de se rappeler que dans la réalité de notre monde bien trop compliqué, ce n’est pas toujours aussi évident et que d’autres facteurs viennent complexifier le portrait. Et on peut espérer qu’en continuant de sensibiliser, qu’en  soutenant, qu’en écoutant, on arrivera à aider les femmes avec leur allaitement selon les différentes problématiques qu’elles rencontrent et qu’un jour, la norme sociétale se rapprochera davantage de la norme biologique.

Et je le répète, je comprends les discours de type «Quand tu veux, tu peux», dans le sens que je comprends d’où ils viennent : d’une envie d’encourager les mamans, d’un désir de leur dire de ne pas capituler au moindre pépin, d’une envie de les responsabiliser face à leur allaitement, face à elle-même.  Et on se rejoint tout à fait là-dessus!

Mais les nuances, bien qu’encombrantes sont parfois à mon avis nécessaires. Parce que sans nuances, on ne rend pas compte avec justesse de la richesse de l’expérience humaine. En la réduisant, on l’atrophie, on n’en prend pas soin, on ne la traite pas à sa juste valeur… on ne la respecte pas.
Je remarque avec regret que, parfois, un refus du politically correct va de paire avec une rigidité, des conclusions hâtives sur l’autre et une conception réductrice de l’expérience du maternage et de l’allaitement.

C’est comme ceux (et il y en un peu trop à mon goût, quoique heureusement quand même assez minoritaires) qui disent que les femmes qui n’allaitent pas seraient soit des femmes mal informées soit des égoïstes. Quant à moi ce sont des propos insultants étant donné qu’il y a autant de raison et de contexte de non-allaitement que de femmes qui n’allaitent pas.  Ceci étant dit,  il y a très certainement une part de mauvaise information et une part d’égoïsme dans plusieurs histoires de non-allaitement.

Mais à quelle fréquence?  Dans quelle proportion? Peu importe en fait, l’important c’est qu’on sait qu’il y en a ET que ce n’est pas tout. On sait qu’il y en a, donc ça nous confirme dans la nécessité et notre volonté de militer, sensibiliser, informer, soutenir et maintenir ouvert le dialogue. Et on sait que ce n’est pas tout, ce qui veut dire qu’on doit se rappeler sans cesse avec humilité que l’expérience humaine est complexe et fragile et que tout ne se passe pas comme dans les textbooks de maternage ou d’allaitement.

L’extrémisme dangereux  ne tient pas tant au fait d’une position idéologique radicale dans un domaine donné, qu’à une incapacité à tenir compte des nuances inhérentes à l’expérience humaine dans sa façon de concevoir le monde.  Le totalitarisme ne s’enracine-t-il  pas dans une incapacité à distinguer les différents domaines tels qu’ils se déclinent dans leurs nuances?  Le radicalisme au service d’une cause peut parfois être inspirant dans tout ce qu’il a d’affirmatif et de convaincu. Mais selon moi, on doit s’en méfier dès qu’il est rigide et conduit à une lecture uniformisante de l’existence.

Je trouve que ce sont des messages sans nuances comme ceux cités ci-haut qui donnent mauvaise presse aux pro-allaitement en les faisant passer pour des extrémistes incapables de nuances, des espèces de folles hystériques qui jugent et condamnent en réduisant l’expérience d’échec d’allaitement de certaines mamans à des «tu aurais dû essayer plus fort, VOILÀ TOUT!». Des discours comme ceux-ci sont pour moi stériles et ne servent pas notre cause. Et on peut se demander à juste titre à ce moment-là si la force et la rage que vous mettez dans vos propos ne relèvent pas plus de votre rage personnelle que de votre dévotion à la cause elle-même.

 Et souvent, ce sont celles qui se disent «pro-allaitement extrémistes» qui les tiennent. C’est un non-sens pour moi. On ne peut pas être à la fois une «extrémiste» d’une cause, donc extrêmement dévouée à celle-ci et ne pas vouloir la servir de son mieux. Extrémistes pro-allaitement, comprenez-moi bien, je ne vous condamne pas, loin de la, j’adore votre verve, votre fougue et votre passion. Je suis souvent considérée comme extrémiste moi aussi par certaines personnes. Et n’allez surtout pas croire que je vous demande de diluer votre discours! Non! Bien au contraire! Le politically correct en ce qu’il comporte d’hypocrisie est ennemi de notre cause. Je veux ici vous faire réfléchir un instant à la richesse que peut apporter le travail de la texture et la nuance des tons. Il nous aidera à mieux véhiculer notre message.

En terminant, je réaffirme mon propos : non au politically correct en matière de maternage et d’allaitement, mais oui au respect. Et le respect de l’autre passe par une compréhension nuancée à l’image de la richesse de l’expérience humaine. S.v.p. faisons attention à ne pas abuser des discours de type «Quant tu veux, tu peux!» en matière de maternage et d’allaitement.

image

Crédits photo: Christophe Serdakowski 

blog comments powered by Disqus
  1. une-maman-lionne a publié ce billet